Trondheim et Parrondo
INTERVIEW CROISÉE DES CRÉATEURS DE LA SÉRIE «ALLEZ RACONTE !»
À l’affiche dans les salles de cinéma françaises depuis quelques semaines, « Allez Raconte ! » est l’adaptation en long métrage de la série éponyme diffusée depuis 2006 sur M6, série elle-même issue d’une bande dessinée créée par Lewis Trondheim (scénario) et José Parrondo (dessin) et publiée aux éditions Delcourt.
On y voit un papa, Laurent, le double dessiné de Lewis Trondheim, raconter chaque soir une histoire à ses enfants, Pierre et Jeanne. Le récit de Trondheim part toujours d’une demande des enfants (« Allez, raconte-nous une histoire avec un dauphin et une princesse, oh non, plutôt avec des extraterrestres et un monstre très méchant… ») et évolue de façon inattendue au fil de multiples rebondissements et de l’imagination du papa. Le style graphique bien reconnaissable de José Parrondo, pop et coloré, ajoute à la drôlerie de l’ensemble. C’est très addictif, aussi bien pour les parents que pour les enfants.
Et le ukulélé dans tout ça ? Eh bien José Parrondo et Lewis Trondheim, en plus de leurs talents d’écriture et de dessin, sont aussi joueurs de ukulélé. Vous les avez peut-être déjà croisés avec leur instrument sous le bras dans les pages de certaines bandes dessinées de Joann Sfar. Ils avaient d’ailleurs participé à l’expo d’illustrations présentée aux Trois Baudets en avril 2010 à l’occasion du Ukulélé Bazar.
Parrondo La Musique en Boîte, novembre 2009 |
Trondheim Autoportrait et Nature Morte, juin 2006 |
Le ukulélé (et le banjolélé), on les entend au début et à la fin de chaque épisode de « Allez Raconte ! », car Parrondo et Trondheim ont mis leur savoir-faire de musiciens au service du générique de la série, qu’ils ont composé et interprété eux-mêmes avec brio.
Voici un petit montage, réalisé à partir de quelques images filmées par le téléphone de Lewis Trondheim au moment de l’enregistrement de la musique, qui vous donnera une idée de la chose.
Les deux auteurs ont bien voulu répondre à nos questions et nous raconter la genèse de ce générique. Et si voulez en savoir encore plus, offrez-vous un coffret de DVD « Allez Raconte ! », vous ne le regretterez pas !
Ukulélé Boudoir : Bonjour José, bonjour Lewis, de quel(s) instrument(s) jouez-vous ?
José : Principalement guitare, basse, ukulélé (ou banjolélé, qui se joue pareil). Après il y a une série d'instruments sur lesquels je chipote pour faire quelques notes : harmonica, claviers, xylophone… Et je joue un peu de percussions sur mes enregistrements mais pas en concert car je ne suis pas fort et l'avantage des enregistrements c'est qu'on peut s'y reprendre à plusieurs fois !
Lewis : un peu de ukulélé.
Sur quels modèles d'instruments jouez-vous ?
Lewis : Mon ukulélé a été acheté chez R.F. Charle, galerie Vero-Dodat, Paris 1er. Il a été fabriqué par un luthier du nom de Dominique Chevalier.
José : Eh bien, en ce qui me concerne :
- j'ai le même ukulélé que Lewis, un Chevalier (acheté après avoir entendu les performances du sien!) (je l'utilise sur le générique aussi)
- un banjolélé Gretsch des années 30 (ou fin des années 20) acheté à un vendeur anglais (c'est celui que j'utilise sur le générique)
- un ukulélé ancien mais sans marque, c'est celui qu'on voit sur la photo sur la terrasse à La Réunion (où je suis barbu). Je l'ai acheté 5 € sur un marché aux puces, en très mauvais état, il avait la caisse fendue et était sans mécaniques. Je l'ai fait retaper par un luthier, je lui ai achetée de bonnes mécaniques et il va super bien! D'après mes estimations, à vue de nez et d'après d'autres modèles vus sur le net, il date au moins des années 60, mais il peut être plus ancien…
- j'ai quelques guitares Höfner des années 60 (deux électriques et deux acoustiques) et une Höfner bass violin, pas d'époque, mais tout de même faite en Allemagne (un luxe que je me suis offert après le dessin animé justement, c'était ma récompense, et c'est un excellent instrument)
- j'ai d'autres guitares, d'autres ukulélés et d'autres basses, mais je culpabilise si je continue à en parler… je suis très dépensier…
Quel est le premier morceau que vous ayez appris ?
José :
D'une oreille approximative, la mélodie de « Dont bother me » des Beatles, qui est un morceau de George Harrison.
Sinon, vraiment avec les accords, j'avais appris « Across the universe » à partir de mon songbook des Beatles. C'était eux mes profs (et ils le sont toujours).
Lewis : « Les portes du pénitencier ». J'ai essayé de repérer le morceau avec le moins d'accords. Mais je n'arrive pas du tout à jouer les morceaux des autres. Je suis une vraie brêle. Alors je gratouille juste mes trucs dans mon coin, pour me détendre.
Qu’aimez-vous écouter ?
José : La trilogie essentielle de la lettre B: Beatles, Byrds, Beach Boys. Et aussi Elvis Costello (principalement les premières années), Duke Ellington (avec une prédilection pour les années 30/40), Sonny Rollins, Chet Baker, Thelonious Monk (tout, du début à la fin), Miles Davis (jusqu’à son disque ESP en 1965), Django Reinhardt, Moondog, Syd Barrett, Bob Dylan de 62 à 66, Rolling Stones période sixties et parfois seventies, les premiers Wings, Married Monk, Jonathan Richman que j'ai vu en concert récemment et qui était étonnant, Kinks, Smiths, Marvelettes, Adam Green, Pulp, Zombies, le premier disque des Feelies, Nick Cave et Warren Ellis, The Who (jusque Tommy grand maximum, après ce n'est plus le même groupe), Of Montreal, Squeeze, et j'en oublie, et pour le moment je découvre Devo.
Lewis : De tout pendant pas longtemps. Au bout de 15 minutes, ça me fatigue. Et comme je travaille en improvisant, je n'écoute rien durant ce moment. À part des podcasts d'émission de radio quand j'encre, parfois.
Quel est votre souvenir le plus marquant lié à la musique ?
José :
Je dirais que c'est un souvenir plus directement lié à l'image d'un musicien qu'à la musique. Au début des années 80, j'ai croisé Chet Baker dans la rue, à Liège (j'ai appris ensuite qu'il y faisait des séjours chez son ami saxophoniste et pharmacien Jacques Pelzer, liégeois pure souche). Je n'en revenais pas. Je l'ai regardé s'éloigner un bon moment. Ce n'est pas fini : quelques jours plus tard, je l'ai vu à un concert dans un club de jazz, assis au premier rang, très concentré sur la musique qu'il entendait, les jambes croisées et un peu penché en avant. Une position typique de Chet Baker, que j'ai retrouvée dans beaucoup de photos. Il est sorti de la salle car on a commencé à le photographier et peut-être que ça a dû l'agacer. J'ai croisé son regard, là, juste en face de moi, et je me suis écarté pour le laisser passer.
Je pense à autre chose, je peux vous parler d'un autre souvenir ? Ça se passe vers la fin des années 70, en Espagne. J'ai 13 ans. Un cousin nous ramène en voiture du mariage d'une cousine, il fait nuit, je suis sur le siège arrière, il fait un peu froid et j'ai mis une petite couverture rouge sur mes genoux. L'autoradio est allumé et il y a un type qui chante d'une façon que je n'ai jamais entendue avant, il chante et parle à la fois, il ME parle. Cette musique me sort de mon état de demi-sommeil pour me mettre dans un autre état que je ne sais préciser. Ce sont les Rolling Stones qui interprètent Miss You. Aujourd'hui, chaque fois que j'entends ce morceau, je me replonge dans cet instant précis. Ils étaient encore très bons, les Rolling Stones, à cette époque.
Lewis : je me suis laissé entraîner à un concert de Depeche Mode au début des années 80, c'était à Bercy. Mon premier concert. On était debout. La musique a commencé, tout le monde s'est mis à sauter en rythme. Ce que je ne comptais pas faire. Mais comme tout le monde m'écrasait les pieds en retombant, j'ai fini par sauter aussi. C'était mon dernier concert debout.
Est-ce que vous jouez souvent ensemble ?
José : On joue souvent ensemble, Lewis ? Non, hein ?
Lewis : Bin, non. Je dirais même de moins en moins. Sûrement parce que je ne me sens pas du tout à l'aise à jouer avec quelqu'un qui sait jouer.
Comment avez-vous eu l’idée du générique de « Allez Raconte » ?
José : Lewis a trouvé la mélodie et j'ai mis les accords dessus.
Lewis : La veille de l'enregistrement en studio, je me suis dit que ce serait pas mal d'arriver avec quelque chose… J’ai proposé à José la mélodie que j'avais sorti de nulle part un peu avant.
Est-ce que les producteurs et la chaîne de télé ont été d’accord tout de suite pour vous confier sa réalisation ?
José : Oui ! Après, pour les musiques de chaque épisode, le rôle a été confié à Robert Marcel Lepage qui a fait un excellent travail. Il a apporté une bonne dose d'inventivité tout en restant dans l'esprit du générique.
Lewis : Voilà.
Vous ont-ils laissés libres de travailler comme vous le souhaitiez ?
José : Oui!
Lewis : De toute façon, nous étions seuls au studio. Personne de la prod.
Qui a composé la mélodie ? Qui joue quoi ?
José : Ah ! J'ai répondu à l'aspect composition plus haut. Lewis joue la mélodie à l'ukulélé, la guimbarde. Je joue les accords au banjolélé, la mélodie au slide à l'ukulélé, un peu de percussions. Et Lewis joue du xylophone sur l'épisode pilote.
Lewis : Juste des dièses et des bémols quand un chinois géant arrive.
Et aujourd’hui, avez-vous d’autres projets musicaux ?
José : Je joue en solo, accompagné par une base rythmique que j'ai préenregistrée. Je joue de la basse dans un groupe garage/surf/rigolo avec le dessinateur Jampur Fraize (on fait un concert par an). Et j'ai depuis peu un groupe qui s'appelle Kiss The Frog avec une chanteuse, un chanteur, un claviériste/batteur et j'y joue de la guitare, de la basse et de l'ukulélé. Nous préparons un prochain concert.
Lewis : J'ai écrit le livret d'un opéra qui s'est joué à l'opéra comédie de Montpellier en 2009. Jochen Gerner a fait les costumes et les décors. Valentin Villenave la musique. Sinon, je n'ai d'autres projets avec la musique que de faire ça dans mon coin, sans pression, et sans m'enregistrer non plus.
Des projets de livres, de films, autre chose ?
José : J'ai travaillé pendant plus d'un an sur de courts textes illustrés, des espèces d'instantanés tenant sur une page. J'ai récolté ainsi presque 200 pages dispersées dans plusieurs carnets. Je voudrais que ces images soient reprises telles quelles dans un livre.
Lewis : Plein de choses comme toujours. Avec de plus en plus de couleurs directes à l'encre ou en aquarelle.
Pourra-t-on vous voir jouer en live un de ces jours ?
José : Je fais des concerts tout seul, avec mon répertoire. Ou avec mon groupe. Par contre Lewis et moi on ne fait pas de concerts ! Ca ne s'improvise pas.
Lewis : Peut-être au salon de Montreuil, si ! On va s'y croiser. Donc au hasard d'un couloir, derrière un stand ou aux toilettes.
José : Ah mais j'y pense, on a fait une fin de concert ensemble à La Réunion, tu te souviens, Lewis? C'était un peu le bazar mais c'était très rigolo, avec Riad Sattouf, Hervé Tanquerelle et Christophe Blain. Tu avais mis une photo sur ton site, je crois, Lewis?
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